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dimanche 2 août 2020

L'histoire de l'ancien l'hôpital colonial et de la porte du tricentenaire à l'entrée du Parc Floral. L’actuel parc correspond à l’emprise de l’ancien hôpital militaire de Fort-de-France.


En 1698 le sieur Villamont, habitant de Fort-Royal – ancien Fort-de-France, donne aux religieux de la Charité un terrain de 3 ha pour l’établissement d’un hôpital.
Commencé en 1709, l’hôpital est terminé en 1722. Louis XVI en fait don aux religieux et le place sous le vocable de Saint-Louis.


Dès la fin du XVIIIe siècle, l’hôpital est à l’étroit dans ses murs, et l’on songe à le déplacer, mais cela n’interviendra qu’en 1935.

Toutefois, les aménagements d’usages et fonctionnels se poursuivent comme la construction de la chapelle à l’entrée du parc, du côté de la rivière. Celle-ci sera détruite en 1960.
Lors des fêtes du tricentenaire du rattachement de la Martinique à la France, en 1935, plusieurs spectacles et commémorations se déroulent dans le parc de l’hôpital sous la direction de l’architecte Robert Haller qui est chargé de l’organisation générale.
À cette occasion est construite une porte triomphale qui fait l’objet d’un concours d’architecture au cours duquel douze projets sont en concurrence.


Deux projets sont primés, le premier prix a été attribué de justesse à M. Gouart et Roseau de la société d’entreprise coloniale et le deuxième à M. Caillat et Dormoy.

La construction est finalement confiée à la Société Antillaise de Construction, représentée par Emmanuel Roseau, ingénieur formé à l’École Centrale.

Le budget préalablement fixé à 100 000 F. est ramené à 50 000 F., d’autre part, des primes de 1 000 F. et de 500 F. sont offertes pour les projets lauréats.

La porte est réalisée pendant le mois de novembre 1935 et sera utilisée ensuite comme guichet d’entrée lors de spectacles.

Quoi qu’il en soit, l’hôpital est provisoirement transformé en caserne portant le nom de Quartier Galliéni et, en 1971, le site est abandonné par les militaires et rétrocédé à la ville de Fort-de-France.

À l’instigation de l’association Soroptimist, le parc est devenu « Parc Floral » en organisant les premières floralies internationales du 20 au 31 janvier 1973. En 1976, la mairie y installe son service culturel (SERMAC).

Mes commentaires :

Cet espace a servi les intérêts coloniaux de la France a une époque reculée, mais a servi à soigner des milliers de martiniquais en plus des équipages des navires transatlantique.
La ville de Fort-de-France, donc le peuple foyalais s'est dès 1971 réapproprié l'endroit.
Des générations de jeunes martiniquais ont depuis profité de ces lieux au travers des actions militantes du SERMAC.

Vouloir s'en prendre à une porte dont très sincèrement pas grand monde ne connait l'origine et qui ne peut être assimilé à un symbole du colonialisme est pour le moins "surprenant" (pour rester politiquement correct).

Où s’arrêtera cette folie ? Ces personnes voudront-elles s'attaquer au Fort Saint-Louis, emblème s'il n'en faut de la puissance coloniale à son apogée?

Des routes, des tunnels ont été construits à l'époque coloniale, faut-il aussi les détruire?


Jean Yves Bonnaire

lundi 21 octobre 2019

Le racisme ne passera pas en Martinique et en Guadeloupe ? Mais...


Le ressentiment qui existe vis à vis de la communauté béké doit être purgé non par des communiqués mais par une vraie démarche de... leur part ! Oui, je crois que la balle est dans leur camp. Ce ressentiment n'a jamais disparu depuis l'esclavage. Il a également traversé la nuit coloniale pour des raisons tangibles que tout le monde connait sans avoir fait d'études poussées sur la question. 

Cette aigreur resurgit à chaque fois qu'il y a des crispations dans notre pays. 

Elle ressurgit à juste titre ces temps-ci à cause de l'empoisonnement de nos terres et de nos eaux au chlordécone et le désastre dans lequel il nous plonge ! D'ailleurs arrêtons de dire "la" chlordécone et continuons à dire "le". Quand ils en parlaient au temps de l'utilisation, tous les acteurs impliqués disaient "le". Maintenant qu'ils veulent reprendre la main sur la communication, ils veulent féminiser le chlordécone ? Stop ! C'est le chlordécone qui nous a empoisonné ? Les pollueurs vont payer les dégâts DU chlordécone ! Bref. Je suis contre le fait de clouer au pilori des êtres humains, de les injurier parce qu'ils appartiennent à une communauté. Parce que nous l'avons vécu et nous le vivons encore dans presque tous les pays du monde, les afro-descendants savent ce que ça fait. 

Est-ce pour autant que nous ne devons pas critiquer le système socioéconomique injuste qui structure notre pays ? Non. Nos gens ne sont pas bêtes. L'alliance malsaine entre les forces gouvernementales et le lobby capitaliste béké nous a fait du tort dans notre chair, dans nos comptes en banque et dans notre capacité à sortir du sous-développement depuis trop longtemps donc c'est normal de la dénoncer voire même d'être indignés contre cette entente !

Lorsque l'association Tous Créoles écrit "Le racisme ne passera pas en Martinique", le premier racisme qu'elle devrait chercher à réduire, c'est celui de la communauté béké elle-même. Je parle du racisme structurel sur lequel est basé son identité. Leur entre soi, leur volonté de préserver la race blanche est un cancer dont ils ne doivent pas ignorer les effets. Le ressentiment à leur égard vient aussi de là. Penser et écrire cela n'est pas être anti-béké. Il y a une grande différence. Ce communautarisme est d'autant plus difficile à accepter quand on sait qu'il sert surtout, au delà des questions esthétiques et identitaires, à préserver un pouvoir économique. Un pouvoir économique qui atrophie notre capacité à développer une économie prospère pour une majorité, notre capacité à générer des richesses mieux partagées. Quand on rajoute à ce communautarisme leur domination économique, on tient les ingrédients d'un vivre-ensemble impossible. On ne peut pas jouir des privilèges liés à la race et à une position économique dominante acquises comme on sait sans penser que le reste des Martiniquais et des Guadeloupéens ne diront jamais rien. Certaines personnes ont intégré cette situation dans leur logiciel mais avec les jeunes générations, ça ne passe plus. On ne peut pas avoir le sucre et l'argent du sucre.

Néanmoins, après avoir écrit cela, je fais bien la différence entre les êtres humains qui ont tous besoin d'être traités avec dignité et bienveillance et la mentalité de caste qui anime certains békés. Comme chez les autres communautés ethniques du pays, il y a des couches différentes chez eux et une diversité d'opinion sur la question. Nous devons en tenir compte et en pas clouer au pilori les békés en général. L'association Tous Créoles, qui est le fruit d'une vision noble de la part de feu Roger de Jaham, ne peut pas appeler à la réconciliation sans passer par le moment de vérité et de réparation. Si Tous Créole est une association qui milite pour un meilleur vivre-ensemble, un vivre ensemble plus apaisé, elle devra appeler les deux parties à sortir de leur zone de confort pour mettre sur la table les sujets qui fâchent. C'est une conversation difficile que nous devons avoir parce qu'il en va de l'avenir de nos pays, celui de nos enfants à tous peu importe leur communauté ethnique et leur classe sociale. Je ne sais pas quelle forme prendra cette conversation ni combien de temps ça va durer mais elle doit avoir lieu. Dans cette dynamique, je veux faire partie de ceux et celles qui vont la faciliter sans complaisance. On n'en ressortira pas comme on y sera rentrés mais j'espère que le pays en sortira grandit.

À chaque fois que je vois des Martiniquais et des Guadeloupéens qui refusent le fatalisme et s'organisent au lieu d'agoniser, je dis Bravo ! Cela veut dire que nous sommes en vie, que nous voulons rester en vie et que nous voulons vivre mieux ! Je les appelle ceci dit rester toujours plus humain avec les êtres humains et à être implacable avec le système néocolonial. Je ne le dis pas du haut de mon bureau climatisé mais comme quelqu'un qui se fait un devoir d'être présent lors des mobilisations populaires, comme un intellectuel qui veut rester dans les tranchées de nos défis, qui veut marcher dans le pays et rester au contact de ses gens. Je le dis aussi comme quelqu'un qui est conscient d'être très ignorant sur un tas de choses et comme quelqu'un qui est conscient que personne n'est indispensable. L'un des moyens que beaucoup de peuples en lutte contre les injustices économiques ont utilisé ici et ailleurs pour faire entendre raison à ceux qui profitent de leur position et de leurs privilèges, c'est le boycott. Je dis qu'en 2019 nous devons l'utiliser aussi en Martinique et en Guadeloupe pour forcer ceux qui profitent du système à changer d'attitude et de méthodes ! Nous devons l'utiliser pour leur envoyer un signal fort, pour les forcer à s'assoir à une table, pour leur faire comprendre que le temps où ils pouvaient nous cracher à la figure et continuer leur business comme de rien n'était est terminé ! On ne le fait pas pour que les Martiniquais et les Guadeloupéens qui travaillent dans ces entreprises perdent leur travail. Non pas du tout ! Mais pour que leurs dirigeants travaillent et nous traitent autrement !

En cette période transition vers une autre société, nous devons tous rester vigilants pour préserver le respect, la bienveillance, la liberté de parole et la paix civile. Pas pour préserver la position socioéconomique de la communauté béké ni la position de ceux et celles qui ont fait de ces questions une raison d'être mais parce que nous bâtissons un demain avec un grand D. Nous sommes en chemin, en transition donc la méthode et les outils sont aussi importants que la destination. Hors de la lutte, il n'y aura pas de progrès !

Steve Gadet, activiste et écrivain.

mercredi 7 septembre 2011

Afrique : le Bloc occidental veut rattraper son erreur des années 60 !



La Chronique de Hassane Magued
La Révolution Permanente N°0077/09/11


Ils se sont trompés. Ils viennent de s’en rendre compte. Une erreur qui leur aura coûté cher. Trop cher. C’est pourquoi ils ont décidé de faire vite, très vite pour rattraper cette grossière erreur appelée “Indépendance”.

C’est vrai. Le Bloc colonialiste aujourd’hui réuni au sein de l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord) a compris qu’il n’aurait jamais dû autoriser les Etats africains à devenir indépendants. Parce que l’Occident des six siècles passés, s’est construit avec des trésors volés en Afrique, la commercialisation de l’Homme noir, l’utilisation des Noirs et des Arabes comme des animaux de trait pour développer leur industrie du 14ème au 20ème siècle.

Mais ce choix de l’Occident qui aura duré plus de 5 siècles n’est pas fortuit. Suivons ensemble le rappel historique.

“On a beau chasser le naturel, il revient au galop”

Ce naturel chez l’homme blanc a été développé depuis des millénaires. Il suffit pour s’en convaincre de regarder à l’histoire des grands Empires occidentaux. L’Empire romain, l’Empire grecque, l’Empire germain, l’Empire gaulois, l’Empire austro-hongrois, l’Empire britannique, l’Empire russe, etc. L’histoire de tous ces empires se résume à des mots simples : invasion, conquête, domination, exploitation, révolte, libération, formation d’un nouvel empire et le cycle reprend.

Les civilisations occidentales ne se sont pas construites avec des outils démocratiques. Elles ont toutes été bâties par la violence, le pillage, le vol, la guerre, les conquêtes, les dominations. Un politique occidental normal ne peut admettre ou concevoir le Développement en dehors de l’idée de conquête et de domination.

C’est pourquoi pendant des siècles, les occidentaux ont développé les techniques et les technologies pour fabriquer des armes de guerre les plus redoutables pour conquérir des nations faibles ou pour dissuader des voisins prédateurs. Ils ont aussi cherché à développer les moyens de déplacement rapides sur l’eau, dans l’espace et sur terre pour explorer de nouveaux horizons à conquérir pour financer leurs économies, leurs industries et leurs empires.

A l’époque, la barbarie qui les caractérise s’exprimait entre eux Blancs. Puis avec la découverte de l’Inde, de l’Amérique, de l’Afrique, ils ont décidé de s’unir pour aller conquérir ces nouveaux peuples.

L’Occident ne peut se développer sans voler

L’histoire des grands empires, brièvement évoquée ci-dessus, est la même, d’un empire à un autre. L’enjeu, c’est de conquérir des terres, capturer des hommes et des femmes, disposer de leur patrimoine sous la forme d’un butin de guerre puis, exploiter leur force de travail en créant les conditions pour que cette exploitation soit la plus meurtrière possible.

Cela permet de réduire le nombre de bras valides capables de conduire une révolte. Mais aussi, il permet d’affaiblir sociologiquement le peuple conquis afin de se donner des raisons de conquérir d’autres peuples. Par ailleurs, l’exploitation abusive de la force de travail permet d’atteindre des résultats comme celui des Amériques avec le génocide des Indiens d’Amérique morts presque tous au travail.

Oui. L’Occident devient fragile et s’appauvrit s’il arrête la conquête et l’exploitation des autres peuples. Comme vous le voyez, les pays membres de l’OTAN qui s’appauvrissent le plus vite sont ceux qui ont construit essentiellement leur économie à partir de la Traite Négrière, de l’Esclavage et de la Colonisation. La Grèce, l’Italie, l’Espagne, la France, les Etats-Unis, le Portugal, etc. Tous ont bâti leur puissance à partir du vol, du pillage, de la vente d’être humains, de l’exploitation d’esclaves qui ont travaillé sans être rémunérés. Ce qui enrichit à coup sûr.

L’erreur des années 60 sera rattrapée entièrement

Sortis traumatisés des guerres de 14-18 et 39-46, que Hitler leur aura imposées dans son projet de créer le Grand Empire Germain (Le Grand Reich), ils se sont vu obligés de tenir les promesses faites en 44 aux Noirs à la Conférence de Brazzaville.

Mais en donnant cet accord, ils avaient conçu le concept de parrainage des Chefs et des sociétés multinationales hégémoniques dans les nouveaux Etats africains, comme moyen de maintenir le contrôle économique et politique desdits Etats en évitant d’avoir une présence politique directe.

Mais 50 années après, ils se sont rendus compte que ce système d’exploitation en sous-main n’est pas bon pour eux pour leur survie. Car ils se sont tous appauvris ou sont sur le point de l’être. Du coup, ils n’ont plus d’autre choix que de reprendre là où ils l’avaient laissé, leur honteux projet de domination coloniale et de conquête du monde par la violence. Comme le dirait l’autre, une erreur, ça se rattrape. Et celle historique des années 60 sera rattrapée entièrement. Aucun pays, même sans intérêt stratégique ne sera épargné ; ce n’est qu’une question de temps et de priorité ! Pour l’heure, la priorité, ce sont les pays pétroliers. Le reste suivra.

Mais l’erreur des années 60 est rattrapée de la pire des manières

A l’époque, pour pouvoir commercer et avoir des interlocuteurs lettrés, l’Occident a décidé de créer une élite africaine, intellectuelle, capable de créer des castes de bourgeoisie qui d’une main de fer, dirigeraient les anciens Etats coloniaux d’Afrique tout en restant aux ordres et en maintenant les peuples dans la pauvreté et un simulacre de développement.

Mais aujourd’hui, c’est sur des bandits de tout acabit que l’Occident s’appui pour conduire son projet de recolonisation. S’il opère ainsi, ce n’est point parce qu’il a complètement perdu la tête. C’est tout simplement parce qu’il s’est engagé dans une dynamique de déconstruction.

Or pour atteindre cet objectif, il n’y a pas de meilleurs alliés que des bandits, des hors-la-loi, des hommes non méritants, armés et instrumentalisés pour contribuer au pillage des économies modernes et pleines d’avenir des anciennes colonies d’Afrique.

Alors partout où cela arrivera, ce sera des renégats, des individus tirés de la pègre, qu’on va armer, encadrer, soutenir pour prendre le contrôle des pays et foutre le chaos partout.

C’est donc la recolonisation nouvelle version baptisée “Révolution”. Oui, il y a en effet une Révolution. C’est la “Révolution des Renégats”. La “Révolution des hors-la-loi” qui avec quelques coups de canons, des tirs de missiles et un peu de massacres perpétrés parmi ceux qui ont une conscience nationale, quittent brutalement leur statut de sans abri ou de vagabonds pour devenir Ministres, Chefs d’Etat Major, Commandants d’Armées, Directeurs Généraux de sociétés dans des Etats complètement déstructurés et en plein pillage.

Et croyez-moi, ils ne lâcheront pas le bon bout qu’ils tiennent aujourd’hui avec des Chefs d’Etat finis, qui croient se mettre à l’abri, en collaborant avec les prédateurs affamés. Eh oui, ils n’abandonneront pas, tant qu’ils ne seront pas convaincus que l’Afrique est devenue un tas de ruine ou qu’aucun espoir, aucune volonté d’émerger ne serait encore exprimée au sein du peuple africain.

Sauf que sur ce dernier point, l’Occident se trompe pour la deuxième fois. Parce que les dignes fils de l’Afrique ont décidé de se dresser contre cette énième humiliation, contre ce projet d’appauvrissement de trop !

A très bientôt.

Hassane Magued

lundi 20 juin 2011

Il est urgent d’être fidèle à l’humanité : Frantz Fanon, 50 ans après


Le 6 décembre 2011, 50 ans auront passé depuis la mort de Frantz Fanon. Partout dans le monde des gens se réunissent dans les universités, les bureaux des syndicats, les bidonvilles, les prisons, les salles paroissiales et autres endroits où les gens essaient de réfléchir ensembles pour se pencher sur le message d’un homme extraordinaire et sur les luttes que nous menons ici et maintenant.

Fanon est né en Martinique dans les îles Caraïbes françaises en 1925. L’île avait été colonisée par les Français qui avaient exterminé la population indigène et amené des esclaves d’Afrique noire et des travailleurs sous contrat indiens pour cultiver la canne à sucre. La conscience politique de Fanon s’éveilla à l’âge de 14 ans quand en 1939 il eut l’incroyable chance d’avoir pour professeur au lycée le grand poète et intellectuel anti-colonial, Aimée Césaire. L’année suivante, 5 000 marins français loyalistes du régime pro-Nazi de Vichy, sont arrivés sur l’île et les Martiniquais noirs qui s’étaient souvent crus Français se sont soudain trouvés confrontés à un racisme agressif, grossier et souvent aviné. Fanon qui était adolescent, a étonné ses amis en se jetant dans l’action le jour où il a surpris des marins français en train de battre un de ses compatriotes et il les a encore plus étonnés quand, à l’âge de 17 ans, il a quitté l’île et a rejoint en cachette les forces libres françaises qui combattaient le fascisme. Un des professeurs de Fanon avait dit à ses élèves que la guerre entre les blancs ne les concernait pas. Fanon l’a traité de crétin et a dit à ses amis : "Je m’engagerai toujours et partout pour défendre la liberté si elle est menacée".
Mais les forces françaises libres ne se sont pas comportées de la même manière envers les soldats noirs. Fanon a reçu la Croix de guerre pour son héroïsme dans le combat mais les soldats noirs ont toujours été traités comme des soldats de deuxième classe et on a même nié leur rôle dans la victoire finale.

Après la guerre, Fanon a étudié la médecine en France et il s’est spécialisé dans la psychiatrie. Il a publié son premier livre "Peau noire, masques blancs" en 1952 à l’âge de 27 ans. Le livre traite de ce que c’est que d’être noir dans un monde anti-noir. Il passe en revue les questions du langage, du désir sexuel, de la présence corporelle au monde, de la psychologie et des politiques d’identification à la lumière du rapport social aux noirs dans une société raciste, d’abord en Martinique puis en France. C’est un livre extraordinaire, à la fois beau et subversif, qui témoigne d’une fidélité absolue à l’idée de la liberté comme essence de l’humanité. Fanon a soumis son texte à ses examinateurs à l’université. Mais les universitaires sont souvent plus enclins à abrutir les jeunes gens qu’à encourager le libre épanouissement de leur intelligence et son travail fut rejeté. Certaines de ses figures de style inquiétaient ses éditeurs, mais quand on le questionnait sur un point particulier il donnait sa fameuse réponse : "Je ne peux pas mieux expliquer cette phrase. J’essaie, en écrivant cela, de toucher les nerfs de mon lecteur. C’est à dire, irrationnellement, presque sensuellement". Il est désormais universellement reconnu dans le monde académique que le racisme est une constituante fondamentale du monde moderne et que "Peau noire, masques blancs" est un des plus grands livres du monde moderne.

En 1953, Fanon a obtenu un poste dans un hôpital psychiatrique de l’Algérie colonisée. Sa collègue, Alice Cherki, qui allait devenir sa collaboratrice et sa biographe rappelle que le racisme des blancs d’Algérie était "habituel ; il était imperturbable, manifeste et considéré comme entièrement naturel." de plus l’hôpital était dirigé davantage comme une prison que comme un endroit où on guérissait des gens. Fanon a tout de suite fait enlever les chaînes des patients et a essayé de faire de l’hôpital une communauté thérapeutique. En novembre 1954 une insurrection anticoloniale s’est déclenchée et Fanon s’est mis à travailler en secret avec le mouvement national de libération de l’Algérie le FNL au début de l’année suivante. Deux ans plus tard, il a écrit une lettre de démission à l’hôpital dans laquelle il disait en substance que la société coloniale était plus folle que ses patients. On lui a donné 48 heures pour quitter le pays et il s’est exilé à Tunis où il a édité le journal du FLN et a continué d’exercer la médecine. En 1959 il a écrit : "L’an V de la révolution algérienne " un livre qui étudiait la manière dont la lutte dynamise la culture. Le chapitre le plus connu de ce livre se penche sur l’instrumentalisation du voile et son rôle dans la résistance contre le colonialisme.

En 1960, Fanon a été nommé ambassadeur du FLN au Ghana et il a voyagé dans un grand nombre de pays nouvellement indépendants du sud du Sahara pour représenter le mouvement algérien. A la fin de cette année-là il a découvert qu’il avait une leucémie. Il a immédiatement décidé d’écrire un nouveau livre, son dernier livre. Ce volume "Les damnés de la terre" a été écrit en dix semaines. Il s’ouvre sur la description d’une ville coloniale "un monde divisé en deux", passe à l’étude de ce qu’il appelle les mutations de la conscience qui accompagnent la lutte contre le colonialisme, et enfin il examine la crise des états post-coloniaux dans lesquels les gens qui ont lutté pour l’avènement de nouveaux régimes sont chassés de la vie politique active par une nouvelle élite plus prédatrice que salvatrice qui instrumentalise les mouvements de libération pour contenir les aspirations populaires et légitimer leurs machinations.

Fanon pensait que la promesse des luttes de libération nationale ne pouvait être tenue que si la conscience nationale laissait place à la conscience sociale. Il considérait comme essentielle la seconde lutte, la lutte pour atteindre ce qu’il appelait une perspective humaine. Dans son dernier livre comme dans son premier, il reste d’une fidélité absolue à la valeur de la liberté humaine. Le livre fut tout de suite interdit de publication et Fanon est mort dans les semaines suivantes. Il fut enterré au cours des dernières batailles de la guerre d’Algérie dans une forêt des montagnes qui séparent la Tunisie de l’Algérie.

L’oeuvre de Fanon a inspiré le mouvement de conscience noir de l’Afrique du Sud, les intellectuels emprisonnés aux USA et des gens du monde entier concernés par la question des luttes contre le racisme et le colonialisme ainsi que par la résistance contre les nouvelles élites qui avaient confisqué et détourné ces combats pour satisfaire leurs mesquines ambitions.

Fanon n’aurait certainement pas voulu être considéré comme une autorité canonique hors du contexte de sa lutte et de son témoignage écrit. Au contraire il a constamment souligné, de son premier livre au dernier, qu’une pensée vivante devait toujours être un engagement dans une situation donnée.

Mais 50 ans après sa mort, notre monde est à la fois étonnamment similaire et étonnamment différent du monde dans lequel Fanon vivait et luttait avec tant de passion brûlante. Ses remarques sur le pétrole de l’Irak qui a "supprimé tous les interdits et fait apparaître les vrais problèmes" et les Marines qui sont périodiquement envoyés à Haïti pour rétablir "l’ordre" sont toujours d’actualité. Sa description de la dégradation des luttes de libération nationale en pillage organisé est généralement considérée comme prophétique par ses nouveaux lecteurs d’Afrique du Sud.

Mais même si le printemps politique d’Afrique du nord et du Moyen Orient et avant lui quelques mouvements en Amérique Latine ont certainement troublé la tranquillité qui a prévalu dans le monde ces trente dernières années, on est loin de l’Afrique en révolution dans laquelle Fanon écrivait. On est loin de l’époque, semble-t-il, où des gens comme Fanon et Lumumba trouvaient parfaitement raisonnable de se considérer comme faisant partie d’un combat plus large pour l’avènement d’une nouvelle Afrique. Ici en Afrique du Sud, la génération des grands hommes est remplacée par un ramassis de bouffons sans scrupules qui dirigent un état de plus en plus violent et prédateur et de technocrates impassibles peut-être capables de se consacrer à une organisation politique mais certainement pas à la défense de la liberté.

Mais la résistance continue et 50 ans après Fanon nous exhorte toujours à ne pas abandonner la lutte dans cet espace social où les hommes et les femmes ordinaires peuvent encore remettre les choses en question et déployer la puissance et la sagesse d’un vrai projet politique.

Depuis la mort d’ Édouard Glissant en février de cette année, il semble juste de dire que Patrick Chamoiseau, ce romancier inventif, est probablement l’intellectuel martiniquais le plus éminent. Dans son livre le plus célèbre, Texaco, il parle d’un prolétariat sans usines ni ateliers, sans travail ni patrons, balloté de petits boulots en petits boulots, noyé dans la survie et dont l’existence ressemble à une route parsemée de charbons ardents. C’est sur ce chemin, un chemin sur lequel il marche littéralement sur des charbons ardents et à travers les balles, des balles tirées par l’état, et au milieu des sacs plastiques pleins de diarrhée que la fidélité de Fanon envers l’humanité, toute l’humanité, doit être réaffirmée de toute urgence par notre génération.


Richard Pithouse

Richard Pithouse enseigne les sciences politiques à l’université de Rhodes en Afrique du Sud.
Pour consulter l’original : http://www.counterpunch.org/pithous...

Traduction : Dominique Muselet